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Lorsque tout est Fini...
Georges Millandy
Souvenirs d'un chansonnier du Quartier Latin.
PARIS ALBERT MESSEIN, EDITEUR

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PRÉFACE de GUSTAVE FRÉJAVILLE
(suivi d'un mot de Millandy)

MÉMOIRES D'UN PARESSEUX
I. - Dans les jardins de ma petite ville
II. - La maison du Marquis. - Une singulière officine
III. - En cueillant des mûres. - Ce drôle de Gaborit.
IV; - En marge des classiques. - Adrien Dézamy, Alfred Leroux, Le Père Gillet.- Pour une tache d'encre
V. - La Lyre universelle. - Le Salon littéraire et philosophique de France.

MÉMOIRES D'UNTOURLOUROU
I. - Pantalon rouge et képi-pompon. - Des lettres de René Ghil.
II. - Les frêles chansons. - Un cantinier chansonnier. - Une tournée du Chat Noir. - Une prise d'armes.
III. - Plagiaire ! - Les Zoïles du Café du Commerce. - L'Ode a la Lune.

MÉMOIRES D'UN DU BOUL' MICHE
I. - Le Caveau du Soleil d'Or. - Histoired'un pseudonyme. - A la table de Paul Verlaine. - La Cigarette. - La Boulangerie Bovy.
II. - Pour embêter l'Bourgeois. - Jules Mévisto. - H.-G. Ibels. - L'éditeur Ondet. - Mon ami Latruffe. - Le Commissaire est bon enfant.
III. - Le Quartier Latin de 1893 a 1914. - Cafés et Tavernes.
IV. - Le Bal Bullier - Le Bar du Panthéon - La Malpeignée
V. - Au Luxembourg. - Le Roi de la Bohème.
VI. - Des femmes passent... - Une aventure de Francois Coppée
VII. - Les Cafés littéraires. - Le Vachette. - Le Steinbach. - La Closerie des Lilas. - Pensions et gargotes
VIII. - La Brasserie Gambrinus. - Le Restaurant Larivière. - Le bistro Le Naour.
IX. - Le Café Procope. - Une lettre de Huysmans.
X. - Le Journal parlé. - L'Absinthe.
XI. - Quelques-uns du Procope : Théo Bellefonds, Laurent Tailhade, Monsieur Parfait, Alfred Poussin.
XII. - Les Diners de la Rive Gauche. - Le Gringoire. - La Pléiade. - Les Soirées - Procope (1893-1900)
XIII. - Devant le buste de Benserade. - Le dernier soir du Procope
XIV. - Caveaux et, Cabarets du Quartier Latin. - Le Caveau du Cercle

MÉMOIRES D'UN CABOTIN
I. - Le Cabaret des Noctambules en 1894.
II. - Chansonnier montmartrois. - Le Conservatoire de Montmartre !
III. - La Bodinière. -Ma première conférence.
IV. - Une visite a Rollinat.
V. - Les chansonniers aphones. - Une conférence au Cabaret

MÉMOIRES D'UN DU CAF'CONC'
I. - Pour une thune. - Comment j'ai connu Mayol. - Le dernier chanteur de romances : Mercadier
II. - Mon plus fidèle interprète : Henri Dickson. Esther Lekain. - Paulette Darty. - Harry Fragson. - Carmen Vildez.
III. - Les débuts -d'une tragédienne lyrique : Marise Damia. - Le peintre attitré des artistes : G. Dola .
IV. - Histoire d'une valse célèbre : "Quand l'amour meurt... "

MÉMOIRES D'UN MALCHANCEUX
I. - Tu ne sauras jamais ! - Oublions le passé ! - Martini et, Martini.
II. - Le Martyre du valselentier. - Pourquoi je ne suis pas "chansonnier rosse".
III. - Une commande d'Yvette Guilbert
IV. - Pourquoi je ne suis pas revuiste

MÉMOIRES D'UN R. A. T.
I. - Sur le champ de Loire. - Le train de rocade. - Mes prisons. - Une soirée aux chandelles.
II. - Au Téléphone. - Messieurs les Régulateurs.
III. - Une étrange usine .
IV. - Chez Dame Anastasie. - Mon premier échoppage.
V. - Où le "Valselentier" embouche une autre trompette
VI. - Chants de deuil et chants d'espoir.

MÉMOIRES D'UN "FAIRE-VALOIR"
I. - Sous le signe du jazz.
II. - Le Théâtre de la Chanson. - Les chansons du dessert;
III. - Du Boul' Miche a Montparnasse. - Le Caméléon.

LE QUARTIER LATIN HIER ET AUJOURD'HUI.
I. - Le Caveau du Rocher. - Le Dîner des Gueux.
II. -- Le bar Sfero. - Les poètes sféroïques.
III. - Le dernier café littéraire. Le café Mahieu. ________________________________

Lorsque tout est fini...



LE QUARTIER LATIN HIER ET AUJOURD'HUI.

 

I.
Le Caveau du Rocher. - Le Dîner des Gueux.

 

Cependant, quelques écrivains et quelques chansonniers étaient restés fidèles à leur vieux Quartier. Le Caveau du Rocher fut, je crois, leur dernier asile. C'est, dans le décor ridicule et charmant de ro- chers en staff, encadrant des peintures murales na?ves et attendrissantes, qu'avaient lieu, Il y a quelques mois encore, les réunions du Cercle Arts et Lettres, fondé par Mme Jane Hyrem, une ancienne artiste de l'Odéon, et dont le poète Alcanter de Brahm était le directeur et I'animateur.

On salt que notre confrère, aujourd'hui conservateur honoraire du Musée Carnavalet, est un fin lettré et un conférencier malicieux qui excelle à dire les pires rosseries de la plus elégante fa?on; on salt aussi, qu'il a, un jour, inventé le point d'ironie dont on a hien tort de ne pas faire usage; mais on ignore, ou l'on a oublie qu'Alcanter de Brahm débuta dans les lettres, en écrivant des chansons : des chansons rosses, bien entendu ! Jamais, d'ailleurs, il n'a cessé

de rimer des couplets; toutefois, il a compris à son tour que la chanson peut être une des formes les plus charmantes de la poésie, et je sais, de ce chansonnier-poète, des strophes gracieuses et qui connaissent la popularité, comme cette Chanson de Marcelle, que Dickson a mise en musique et qu'il chante delicieuse- ment.

Il y avait aussi, il y a peu de temps encore, au Quartier Latin, une bien curieuse association : Les Gueux. Elle avait été fondée R. par un ancien explorateur, le père Rapellin, compagnon de Brazza et ami de Mac-Nab. Le Diner des Gueux réunissait chaque semaine, au tour d'un frugal repas que présidait un gueux d'hon- neur (!) une cinquantaine de jeunes artistes et de vieilles dames qui, à l'heure des discours et des infusions, se passaient la rhubarbe et le séné en se congratulant congrûment. N'avaient-ils pas chanté, en guise de bénédicité, le refrain de la célèbre chanson de Béranger

 

Les gueux; les gueux,
Sont des ,gens heureux;
Ils s'aiment entre eux,
Vivent les gueux !


 

 

C'était délicieusement rococo, touchant et reposant.

II.
Le bar Sfero. - Les poètes sféroïques.

Un jour, les poètes du Quartier Latin faillirent se moderniser.

Mercereau, écœuré par la veulerie, et par l'ingratitude de ses confrères, promenait, un soir, sa mélancolie sur le Boul' Miche, lorsque le hasard mit sur ses pas le directeur d'un bar automatique installé depuis pen au coin de la rue de l'Ecole de Médecine, sur l'emplacement du restaurant Duval. Ce curieux directeur, un étranger, était un lettré et un brave homme. Il avait connu Mercereau alors que celui-ci faisait une tournée de conférences, et professait pour lui une grande admiration. Notre poète lui parla du Caméléon, lui dit son regret de n'avoir pu continuer l'œuvre commencée et sa tristesse de ne pas rencontrer sur son chemin un commerçant assez artiste et assez généreux pour l'aider a réaliser son rêve.

Quelques jours après, un communiqué m'apprenait qu'au premier étage du bar automatique Le Sfero, allaient avoir lieu, tons les soirs, des réunions d'écrivains et d'artistes, au cours desquelles des causeries seralent faites, des poèmes récités et des chansons chantées. Des concours devaient être organisés et chaque quinzaine un prix de mille francs décerné par le public, devait récompenser l'heureux lauréat.

Un cabaret artistique, que dis-je, un club littéraire dans un bar automatique ! L'entreprise et trop originale pour n'être pas encouragée ! Et puis, une trop belle occasion s'offrait de chanter les bienfaits du progrès, pour qu'on la laissât passer.... Sur l'heure, je rimais à la gloire des poètes sféro?ques, ces strophes faciles que plusieurs journaux voulurent bien publier :

Vraiment, la nouvelle est bien drôle
Que l'on colporte à Paris !
Les poètes - à tour de rôle -
Désormais, vont être nourris !

Ce n'est pas dans quelque taverne
Ant mars en f umes et jaunis,
Mais dans un decor tres moderne
Qu'ils sont, par Sfero, réunis.

En ce temps que l'on dit pratique,
Ne fait-on pas tout d l'envers?
Vest dons un bar automatique
Que Pon vient entendre des vets...

Bravant la chaleur étouffante,
D'un etroit et bas corridor,
On met vingt sons dans la cc p'tit' fente"
Et l'on recoit dess rimes d'or.
Le poèt's-bar est à la mode,
Et chacun vent, cette saison,
S'offrtr une ballade, une ode,
Mieux encore : un sonnet maison
!

Le jeu n'est pas si bête, en somme,
Puisqu'on y peut, deux fois par mois,
Gagner mille francs! une somme!
En chantant ses moindres émois.

Oublions le trop long carême
O? nous ne mangions notre soûl,
O? pour payer un café-crème,
Il nous manquait toujours un sou !


Au vieux passé, faisons la nique !
Un de nous est certain, toujours,
A notre époque mecanique,
De diner tous les quinze jours !...

Les soirées du Sfero ne manquaient ni de pittoresque ni de gaite. Ii arriva même qu'elles furent plus animées que la direction ne l'eût souhaité. Il me souvient d'une séance que présidait Gustave Kahn, oft le prix de poésie fut chaudement disputé... Finalement, il fut attribué à un sympathique bohème Jules Hsery, auteur de poèmes qui ne sont point sans valeur, et que les jeunes gens du Quartier Latin entourent de leur sollicitude, c'est-à-dire grisent volontiers, pour montrer en quelle estime ils tiennent son talent.

Les étudiants étaient venus nombreux ce soir-là, pour applaudir leur ami Jules. On acclama le Coudray,Edmond Gojon, Louis Mosnat, Marcel Duhamel, Marcel Réja, Alexandre Guinle, etc:

Les vieilles brasseries que nous avons aimées, où nous avons flâné, bavardé, travaillé parfois, sont devenues des bars somptueux inondés d'aveuglante lumière.




Pourtant, on y discute, comme autrefois, d'art et de littérature. Il y a même, non loin du Luxembourg, un café littéraire : le dernier!

III.
Le dernier café littéraire. Le café Mahieu.

 

Le Café Mahieu, l'unique café blanc du boulevard, le seul qui n'ait pas encore sacrifié à la mode imbécile, le seul qui ait conservé ses banquettes confortables et ses garcons discrets et complaisants, est aujourd'hui le refuge des écrivains do la rive gauche. Ils sont une vingtaine qui ont conservé le goût des conversations nonchalantes et qui, chaque soir, se retrouvent là, à l'heure du cigare.

On peut voir, au Mahieu, autour d'Andre Thérive, critique littéraire du Temps et fondateur de l'école populiste, Elie Richard, rédacteur en chef de Paris- Soir; l'éditeur et moraliste Bernard Grasset; le docteur Jules, Thiercelin ;les poètes André Mary, Castagnou; les critiques Georges Le Cardonnel, Henri Clouard; leg romanciers Louis Dumur, Léon Lemonpier; lesécrivains Pierre-Paul Plan, Marcel Dugas, Charles de Saint-Cyr, Maxime Revon, Pierre Ba- thille; l'ecrivain haltien Louis Morpeau; le poète auvergnat Gens d'Armes; les historiens Becheyras, Jean de Salis; les philosopher Gilbert Maire, Krakowsky; le critique d'art Pierre du Colombier; leg professeurs allemands Boch Karl, Graefer Wite helen, Friedman les héllenistes Mario Meunier, Victor Magnien; l'historien d'art Louis Dimier; l'orientaliste Hippolyte Boussac; le géographe de Vilmoreuil; les dessinateurs Gallo, Doès, d'Ostoya; les sculpteurs Poncin, Bacque; la peintresse Marewna; l'ingenieur Badin; le Secrétaire de l'Obser vatoire Louis Bertrand; le financier Dowine; l'administrateur des colonies Lorrain; le consul Delalande, etc.

J'ai pris part, plusieurs fois, à ces causeries familières, et j'ai constaté que les écrivains les plus graves ne sont pas les moins spirituels. Il se dépense chaque soir, dans ce coin du Quartier, plus d'humour et plus d'ironie qu'il n'en faudrait pour faire vingt couplets montmartrois; mais les clients du Mahieu sont gens d'esprit : ces couplets, ils ne songent pas à les écrire.

J'arrête ici ces mémoires.

Je n'avals pas - on l'a compris - formé le dessein de résumer en quelques pages l'histoire des dernières années du Quartier Latin; j'ai voulu seulement, en contant les "petites histoires" auxquelles j'ai été mêlé, évoquer de vivante et fidèle fa?on une époque, assez lointaine déjà, pour para?tre charmante aux yeux des curieux et des philosophes. Au surplus, ce ne sont là que mes souvenirs de chansonnier. Je dirai quelque jour, dans un autre volume, comment j'ai fondé, avec Pierre Varenne, !'Association Syndicale des Auteurs lyriques, et raconterai mes aventures de librettiste d'occasion et de journaliste pour rire. On verra qu'en écrivant maints articles et en rimant maints couplets, je n'ai eu - et c'est mon-excuse ! d'autre souci que de servir, de mon mieux, la Chanson.

La Chanson ! ne lui ai-je pas consacré toute ma vie ?... J'aurais pu être un poète aimable, comme quelques-uns, un auteur dramatique, comme tant d'autres, un romancier, comme tout le monde... J'ai joue la difficulté : j'ai voulu être un chansonnier populaire. J'ai été plus téméraire encore : j'ai taché à obtenir l'estime des lettres tout en m'appliquant à exprimer dans le style le moins ? littéraire ? les .plus simples sentiments. Je ne suis pas sûr d'y avoir réussi.

D'aucuns s'étonneront qu'ayant connu de nom- breux succès, je n'en aie pas tiré profit... A vrai dire, je n'y ai pas songé ! Après trente-cinq années, je me retrouve sur mon Boul' Miche, les cheveux grison- nants et la barbe blanchie, mais le cœur aussi candide et la bourse aussi légère!... Ne me plaignez pas. Je ne regrette rien. Bohème insouciant, j'ai vécu sans ambition et sans besoins, jaloux seulement de mon indépendance, travaillant au gré de mon,caprice, n'acceptant aucune tâche et n'obéissant à aucune contrainte. J'ai traversé la vie en flâneur, m'attardant à chaque carrefour, musant à tous les spectacles, mais ne m'arrêtant nulle part. J'ai mêlé ma voix legère et, parfois, ironique, à d'autres plus ..graves et plus inquiètes. A côté des " ténors" glorieux et bruyants, tranquillement, par plaisir, j'ai' chanté ma chanson.

Georges MILLANDY.

Un cabaret artistique, que dis-je, un club artistique